Rencontre avec Abdourraquib OUSSENI

Extrait de « Jana na Leo » N°6 – 1988

JNL : Monsieur le Procureur, vous avez été un des cosignataires de la proposition faite en 1958 tendant au choix d'un statut de département pour Mayotte. Comment se fait-il que vous ayez changé d'avis par la suite?
ABD.O.: En 1958, j'étais conseiller général de Mayotte et j'ai effectivement milité dans le sens de la départementalisation. Il faut dire qu'à l'époque tout le monde faisait partie de l'UDIM (l’Union pour la Défense des Intérêts de Mayotte) mais après, on avait tous abandonné cette idée.

JNL: Pour quelles raisons selon vous ?
ABD.O: Régulièrement, des ministres passaient en faisant des discours décourageants. Jacques SOUSTELLE qui était alors Ministre des DOM?TOM soutenait que les statuts de Département ou de Territoire garantissaient tous les deux l'appartenance à la France et que de ce fait, il n'y avait pas de raisons de faire des surenchères. Le projet était très mal vu en haut? lieu. Ensuite, nous avions presque tous des responsabilités au niveau du gouvernement comorien. Même Marcel HENRY était Ministre en ce temps là.
Remarquez aussi que les femmes n'ont commencé à manifester qu'à partir de 1965, après le transfert de la capitale et des services des finances.

JNL: Combien de temps avez-vous occupé pour la première fois le poste de chef de la subdivision de Mayotte (Préfet) ?
ABD.O: J'ai occupé ce poste pendant près de deux ans, d'août 1966 à juillet 1968. j'ai remplacé Monsieur ABION qui n'est resté que six mois sur place.

JNL: Après l'affaire de l'ORTF, on a dit que vous ne vouliez pas emprisonner des femmes mais plutôt des hommes. Et pourtant vous avez eu fort à faire avec elles pendant toute la durée de votre mandat ?
ABD.O: C'est vrai que je ne voulais pas que ce soit des femmes parce que ça ne s'était jamais vu ici. Mais elles voulaient assumer leurs responsabilités.

JNL: A qui aviez-vous pensé dans le cas contraire ?
ABD.O: A personne ! Cette décision ne m'appartenait pas. C'était au tribunal de faire condamner les responsables de la manifestation. Celui-ci avait décidé d'emprisonner SOUFFOU SABILI, SAID TOUMBOU et SILAHI MTROUMA, le second de ZENA MDERE après BWENI MTITTI (on l'appelait ainsi parce qu'il s'était trop mêlé avec les femmes).

JNL: Justement, celles-ci affirment que c'est après l'épisode de Combani où vous avez ordonné à la milice (le lancer des grenades lacrymogènes pour les disperser que votre côte a commencé à baisser à Mayotte.
ABD.O: Le Mouvement avait prévu un MAOULIDA CHENGUE dans le village or les habitants de Combani ne voulaient pas. Donc pour éviter qu'il y ait des incidents, nous avons dépêché sur place' la milice, le peloton de gendarmerie de Mayotte et celui de Grande-Comore Il y avait aussi une section de la légion mais elle n'a pas pris part à la dispersion des manifestants. Il est vrai qu'il y a ?eu jet de grenade mais c'est seulement lorsque. les gens se sont enfuis que certains ont été blessés. Un gendarme a été touché aussi au bras. En réalité, j'ai été affecté ailleurs même pas un mois plus tard. Je n'ai donc pu vérifier sur place si l'estime ?qu'on. me portait avait effectivement diminué ou pas.

JNL: Certains témoignages indiquent' qu'on a préféré vous écarter du poste de Préfet en 1968 parce que vous étiez docile envers les manifestantes. Qu'en pensez-vous ?
ABD.O: C'est faux. En 1968, Saïd Mohamed CHEIK avait formé un nouveau gouvernement. J'ai été nommé ministre de l'agriculture. Je fus donc obligé de rentrer à Moroni. C'est ABDOULKARIM, un anjouanais originaire de OUANI, qui m'a remplacé.

JNL: C'est un fait notoire que ce dernier n'a laissé un bon souvenir à personne à Mayotte. Pensez-vous qu'il ait été envoyé ici, dans le but de mater la population.
ABD.O: Le problème avec ABDOUL, KARIM, c'est qu'il n'avait pas trop d'alliances, de contacts avec les Mahorais. C'est pour cela qu'on ne l'aimait pas. Il faut dire qu'à chaque fois qu'il y avait une accalmie dans l'île, les membres du Mouvement essayaient toujours de trouver un moyen pour se faire entendre. Par exemple en faisant des manifestations qui étaient très importantes par la mobilisation à laquelle elles donnaient lieu.

JNL:. Vous souvenez-vous. de la fusillade qui a eu lieu le 14 octobre 1969 à la jetée de Mamoudzou ?
ABD.0: je. me trouvais à Moroni au moment des événements mais je suis arrivé le même jour à Mayotte. Il paraîtrait que la garde avait jeté des grenades lacrymogènes et des grenades offensives pour disperser les manifestants. J'ai d'ailleurs croisé les blessés à l'aéroport. Je descendais de l'avion, quand eux se faisaient évacuer vers Moroni. Il y avait bien huit à dix blessés graves, même parmi les forces de l'ordre. lis étaient tous anjouanais, sauf ZAKIA. qui faisait partie du Mouvement. Après l'incident, toute la population est descendue à Mamoudzou.

JNL: Que s'est-il passé ensuite?
ABD.0: ABDOULKARIM est parti le même jour et on ne l'a plus revu. Comme je me trouvais par hasard à Mayotte, on m'a demandé d'assurer l'intérim. Après quinze jours, c'est ALI BACO qui est venu prendre la relève. Les gens sont restés près de 24 heures sur place, ce n'est qu'avec l'arrivée du peloton de la gendarmerie de Pamandzi et de Moroni qu'ils sont partis. C'est par la suite que les choses se sont gâtées entre sorodats et serrés-la-main.

Propos recueillis par ZAIDOU BAMANA