EPOQUE CONTEMPORAINE

Quel est le constat actuel sur cette division linguistique de Mayotte que Jon Breslar contestait il y a vingt ans? Afin de limiter tout risque d'interprétation erronée en voici les termes exacts :
«En s'appuyant sur l'hypothèse qu'on ne parle qu'un dialecte principal dans chaque village, Allibert formule une division linguistique de Mayotte et conclut que « les villages mayottais (c'est-à-dire ceux dans lesquels on parle le dialecte comorien) représentent 61% de la population et les villages malgaches 30% de la population. Qu'est ce qu'un « village mahorais » ou « malgache »? Que veulent dire ces pourcentages? Nos données indiquent, tout d'abord, que les villages de Mayotte, vus comme des entités séparées, dessinent une mosaïque linguistique qui peut se diviser en unités d'un seul ou de plusieurs dialectes.»
Plus avant l'ethnologue américain tout en reconnaissant l'hétérogénéité des villages mahorais, en attribue la cause non pas à une différentiation ethnique mais à l'appartenance ou non au même « kabila » ou au même « m'raba ». Il n'en demeure pas moins que pour des causes diverses qui peuvent être, par exemple, des mariages dans la même section d'un village, en vue de préserver l'unité familiale et ne pas encourager la séparation spatiale des miraba, ou tout simplement dans le souci de ne pas disloquer des parcelles de terres, ces motivations ont eu pour conséquence de renforcer les limites ethniques. Nous verrons plus loin que les fondateurs de certains villages composés d'ethnies différentes tenaient à délimiter, avant toute chose, le quartier assigné à chaque groupe. Ainsi à la fondation de M'tsangamboi (commune du nord de l'île) par un Grand Comorien et un Malgache, chacun des chefs s'établit avec sa famille aux extrémités opposées de la plage, créant deux voisinages dénommés Bushini «là où vivent les Malgaches» et Maorini, «là où vivent les Mahorais". Cet exemple n'est pas exhaustif : de nos jours les villages à dialecte malgache principal constituent l'exception et l'antalaotsi s'est réduit comme peau de chagrin puisqu'il n'est plus parlé qu'à Poroani et Ouangani.
Rappelons que, selon Breslar, dans deux tiers au moins des villages on parlait soit un dialecte bantou principal (mahorais, anjouanais, grand-comorien) soit un dialecte malgache, sakalava ou antalaotsi.
Dans la dernière partie de ce dossier une étude sera consacrée aux causes de l'érosion des parlers malgaches (shibushi). Aujourd'hui de très anciens villages malgaches sont encore disséminés tout au long des zones côtières. La majorité d'entre eux est entièrement malgachophone. En remontant du sud vers le nord, ce sont : Bambo-Est, M'Bouini, Passi-Kely, M'Ronabeja, Kani-Kely, Chirongui, Poroani, Ouangani, Chiconi, Sohoa, M'tsangarnouji, M'tsangadoua, Handrema.
La compréhension du shimaore dans ces villages typiquement malgaches, à défaut de sa pratique, devient une réalité, compte tenu du désenclavement opéré ces dernières années et de l'attraction de la zone urbaine chez les jeunes à la recherche d'emplois.
D'autres villages côtiers sont bilingues à dominante malgache : M'tsamoudou, Bambo-Ouest, Dapani, Kani-Bé, Mavingoni, M'Jago, Handrema. Majicavo Koropa, bilingue il y a quinze ans, avec une population anjouanaise et malgache et Majicavo Lamir autrefois bilingue (shimaore - shibushi) sont aujourd'hui presque entièrement de langue comorienne. Mamoudzou, le chef-lieu de Mayotte, les grands villages de M'tsapéré et Passamainty (Nyambo Titi), autrefois à majorité malgache (et même antalaotsi pour M'tsapéré) parlent majoritairement une langue comorienne de nos jours.
M'zouazia, village classé de langue shimaoré, était malgache et anjouanais entre 1905 et 1910. Le village de Pamandzi, en Petite Terre (l'ancien chef-lieu), a connu en une trentaine d'années un bouleversement spectaculaire. Ancien village malgache, classé comme utilisateur des quatre dialectes en 1978, il est aujourd'hui considéré comme village de langue comorienne. La langue malgache n'est plus utilisée que dans le quartier de Sandravangue par les personnes âgées.
Un particularisme mérite cependant d'être mentionné : c'est à Pamandzi (et surtout dans les quartiers de Mangafouté, Télécom, Cavani, Sandravangue, Jardin et Bandarabassi) que l'on dénombre le plus de familles francophones, jeunes enfants compris, sans distinction d'origine.